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[Interview] Adam Levin - Boys Will Be Boys


Le 13/02

« Un bon personnage doit me surprendre et le sens d’une scène jaillir a posteriori, une fois son écriture achevée, comme quelque chose qui se révèle. »
Adam-Levin-Leo-Paul-Ridet
Léo-Paul Ridet
Adam Levin à Paris

Propos recueillis par Mathilde Janin

Photographies de Léo-Paul Ridet

 

C’est indéniable : un roman de plus de mille pages effraie. On imagine a priori une lenteur, une densité qu’il faut avoir le cran d’affronter. Les Instructions est en effet un livre dense, puisqu’il raconte l’ensemble des événements qui, sur quatre jours, vont pousser une bande de gamins hyperactifs à commettre un acte terroriste. Lent, c’est une autre affaire : le texte condense un instant d’accélération dans la vie d’une communauté d’enfants jugés difficiles par le système éducatif et placés dans un programme spécial nommé La Cage. Pour eux, comme pour nous lecteurs tout va très vite : il suffit que notre héros, Gurion ben-Judah Maccabee, tombe amoureux pour que, déjà, le temps s’emballe. Gurion voudrait en un instant aller droit à sa mort afin de confirmer ce qu’il espère : que lui et June s’aiment – or, aimer, c’est pour la vie, et, comme le lui fait remarquer son meilleur ami Benjamin Nakamook, ça ne se vérifie qu’à la fin.

L’urgence et la linéarité caractérisent donc ce roman qui va aussi vite qu’un disque de punk : toutes les deux lignes apparaît une fulgurance sitôt laissée tombée parce qu’il faut passer à autre chose, parce qu’on n’a pas le temps. Quatre jours, c’est tout ce qu’il nous est offert pour préparer la révolution – celle qui permettra à cette bande de gosses hyperactifs de faire triompher le Dommage sur l’Arrangement, c’est à dire le chaos sur la règle. Leur slogan ? « We Dammage We. » Nous Abîmons Nous. Leur seul programme : suivre Gurion, qui pourrait bien être le Messie. Il en possède en tout cas la force de persuasion. Il faut dire que la langue de Gurion est de celles par lesquelles le désordre arrive. Les règles édictées par le directeur de l’école et son personnel s’effritent sous ses mots d’une acuité déconcertante. Langue contagieuse, que tous ses camarades empruntent peu un peu, non en la singeant mais en se l’appropriant – outil révolutionnaire, arme de destruction.

La colère à l’état brut : c’est ce que nous donne à lire Adam Levin grâce à ces enfants qui causent comme des Sages, injectant dans son roman une bonne dose d’inconscient formalisé. La colère à l’épreuve de la notion de Justice, à l’épreuve de l’idéal délirant d’une Justice parfaite, divine, que Gurion incarnerait, en digne fils de son père, avocat spécialisé dans la défense des criminels de guerre et autres génocidaires.

Les Instructions, c’est le texte sacré que Gurion a laissé à ses disciples. Nous sommes en 2013. Ce que nous connaissons désormais comme la Guerre gurionique va nous être ici conté, ainsi que les préceptes de cette religion nouvelle portée à notre attention à travers ces mille pages de désordre, d’intelligence, d’humour irrésistible, qui constituent aussi une magnifique histoire d’amour.

« J’avais peur de ne pas y arriver »

Les Instructions est ton premier roman, auquel, de l’écriture de la première phrase jusqu’à la publication, tu as consacré neuf ans de ta vie. Quelle était auparavant ta pratique de l’écriture ?

J’avais déjà publié quelques nouvelles. Je me suis lancé dans la rédaction de ce manuscrit, d’abord durant six mois, avant de m’arrêter trois mois pour écrire d’autres nouvelles. Je m’y suis remis ensuite pendant six ans, où je ne me suis autorisé qu’une pause d’un mois afin de me consacrer à d’autres travaux d’écriture.

Ce n’était pas frustrant de te lancer dans un travail de si longue haleine sans savoir s’il porterait ses fruits et si le livre serait publié ? D’être, durant toutes ces années, un écrivain, sans que rien ne vienne te valider en tant que tel ?

Mon recueil de nouvelles avait été bien accueilli, je n’ai donc pas fait face à des problèmes de légitimité. Mon inquiétude était autre : j’avais peur de ne pas y arriver. Le moment de la publication, selon moi, a lieu sans difficulté si le travail est bon. Je n’en avais pas besoin dans l’immédiat pour me sentir écrivain : l’écriture tenait une place centrale dans ma vie quotidienne, c’était suffisant.

Il y a peu, lors d’une rencontre en librairie à Paris*, tu expliquais – c’est d’ailleurs sans doute ce qui explique la construction chronologique de ton récit – que ce chantier avait débuté par l’écriture d’une simple phrase. Comment as-tu su à quel moment t’arrêter ?

J’ai avancé dans l’écriture avec la perspective d’arriver à un point précis : la scène de la prise d’otage dans le gymnase de l’école. J’ai écrit ce livre pour pouvoir produire cette scène d’attaque, qui se situe vers la fin. Mon objectif, dès la première phrase, a été de construire les instants précédant cet épisode en me demandant comment le charger d’intensité dramatique, comment susciter l’adhésion du lecteur, construire des personnages consistants. Et c’est une fois arrivé à ce paroxysme que je me suis dit qu’il était grand temps de trouver une fin à cette histoire !

« Je voulais qu’il soit taré, parce que les gosses sont tarés »

Nous sommes à une époque où l’enfance est sacralisée, perçue comme une période d’absolue innocence. Ton livre prend le contrepied de cette tendance…

Oui, je suis agacé par la bêtise de cette vision simpliste des enfants (des petits êtres purs dénués de sexualité). Pour ce livre, j’ai beaucoup repensé à ma propre enfance. J’étais un petit garçon obsédé par les filles. Dès l’âge de six ans, je me suis découvert un goût prononcé pour la bagarre. Et ce n’était pas une violence molle déclenchée par le fait qu’on m’avait piqué mon goûter. J’étais en colère. Je pensais, lorsque je me battais : « Je veux faire la peau à ce mec. » Et je ne pense pas être un grand marginal.

 L’un des gros défis dans la construction du personnage de Gurion a été de le rendre aimable sans jamais qu’il soit mignon : je voulais qu’il soit taré, parce que les gosses sont tarés. La seule différence entre un enfant et un adulte, c’est l’impuissance physique du premier. Quand tu regardes des enfants se battre, c’est bluffant : la fréquence à laquelle ils reviennent à la charge, la hargne qu’ils y mettent… Tout ça parce qu’ils n’arrivent pas à blesser réellement avec leurs tout petits poings ! Même si personnellement je ne désire pas en avoir, j’aime les enfants, et ce n’est pas à cause de leurs jolies bouilles mais parce que ce sont des êtres en recherche et en formation. Ils sont des potentialités, et je pense qu’ils en ont conscience ; or dans la fiction contemporaine, la fonction de l’enfant est d’avoir sur le monde un regard naïf et lacunaire, bourré d’incompréhensions.

Il me semble que Gurion est une sorte de figure de l’inconscient : il a beau avoir la maîtrise rhétorique d’un adulte, c’est un bloc de pulsions brutes.

Je ne crois pourtant pas en l’inconscient comme force active. Je me situe plutôt du côté de la pensée comportementaliste et considère l’humain comme une somme de gestes et d’expressions.

« Les identités sont plus connotées que par le passé »

Gurion est en paix avec l’idée que les bourreaux ont droit à une justice équitable mais il ne comprend pas pourquoi c’est à son père d’être le garant de cette justice. Il n’y avait pourtant chez toi aucune volonté d’écrire sur la répercussion du traumatisme de l’Holocauste ?

Peut-être que cela filtre à travers les questions que cet événement soulève et qui se répercutent dans la vie de Gurion : qu’est-ce que le Bien, qu’est ce que l’Amour, quelles sont les raisons d’entrer en guerre, y a-t-il de bonnes raisons de faire la guerre, à quel moment défendre un ancien nazi devient-il plus important que de passer du temps avec son fils, etc.  L’identité juive via la fiction est devenue une sorte de cliché binaire : soit elle s’incarne dans l’Etat d’Israël, soit elle s’incarne dans la Shoah. J’ai voulu dépasser cette binarité en m’interrogeant sur ce que c’est qu’être un « bon juif » ET un « bon israélite » ET un « bon Américain » – des identités qui sont aujourd’hui beaucoup plus connotées que par le passé.

Ton livre a été reçu par de nombreux lecteurs comme un livre sur le judaïsme : qu’en penses-tu ?

Tout dépend de comment on envisage le judaïsme... La notion de croyance n’y est pas, je pense, prédominante. La question fondamentale du judaïsme, c’est : comment suis-je censé me comporter ? Il existe un passage de la Torah où Hachem examine le cœur de Salomon. C’est la manière la plus précise qu’il a de sonder son être. Ce passage nous enseigne que rien ne sert de savoir comment les gens pensent : le cœur, c’est ce qui nous amène au plus près d’eux. C’est leur manière d’agir et ce qu’ils disent, qui compte. C’est cette vision du monde qui crée les meilleures histoires. Lorsque l’un de mes personnages agit d’une manière prévisible, je sais que l’histoire va être chiante. Un bon personnage doit me surprendre et le sens d’une scène jaillir a posteriori, une fois son écriture achevée, comme quelque chose qui se révèle.

« Je m’en suis tenu aux paradoxes »

Tu as d’ailleurs dit que tu écrivais pour repousser les idées le plus loin possible, en te fiant à la musicalité de la phrase. Pour avoir dévoré ce pavé en deux jours, je me suis retrouvée singulièrement habitée par ton langage, parasitée même, et ta musique, je crois bien que c’est de la noise.

J’accorde effectivement une grande importance aux sonorités. C’est, je pense, pourquoi il y a beaucoup de scènes où les enfants se bagarrent, s’interpellent, de disputent, dans une prolifération de la parole, une cacophonie qui refléterait le vrai bruit du monde. J’ai voulu produire des effets proches de ceux de Don DeLillo dans End Zone, dont la scène centrale est un match de football américain – je n’en ai personnellement rien à carrer, du foot, mais cette polyphonie, cet exercice de dissonance où des types crient, jurent, s’encouragent, s’invectivent, dépasse très largement le sujet de la scène. C’est cet effet de simultanéité que j’ai souhaité créer pour la scène d’assaut sur le gymnase.

J’ai beaucoup pensé, en lisant ton livre, à Sa Majesté des mouches. Il m’a semblé que la question de l’organisation sociale d’une communauté prenait le pas sur la dimension agissante – donc politique – de cette communauté. N’as-tu cependant pas craint qu’une lecture idéologique  de ton livre puisse être faite ?

Lorsque j’écris, je garde en tête la notion de conflit. Les Instructions, c’est l’histoire d’un petit garçon surdoué, terroriste, juif, qui pourrait bien être le Messie… Le seul moyen de ne pas prêter le flanc à une lecture unilatérale du livre, c’était de refuser de réduire le conflit et au contraire de le laisser au centre du texte, dans un constant souci de refus de la clarté. Je ne parle pas là de stylistique mais d’une hypersignification – allégorique, métaphorique, etc. Je m’en suis tenu aux paradoxes.

Effondrement général

Très peu de lecteurs parlent d’une autre dimension du livre : la superbe histoire d’amour entre Gurion et June.

J’avançais, comme je l’ai dit, phrase par phrase. Les phrases ont formé des séquences, voilà que j’avançais désormais scène par scène… C’est là que je me suis demandé comment rendre le livre… émouvant, tout bêtement, parce que je pense qu’une des finalités de l’art, c’est de créer de l’émotion. L’histoire d’amour sert cette intention. L’ensemble des relations du livre, en fait. Il y en a quatre : Gurion et June, Gurion et Nakamook, Gurion et son père, Gurion et sa mère. Tout le reste n’est qu’organisation sociale, réaction à l’environnement. La relation avec June est la plus importante car elle rend Gurion tolérable, elle le sort de la seule violence et de la tyrannie. C’est ma concession au domaine du mignon.

Ce n’est pas si mignon. L’urgence qu’il y a entre eux est très violente, c’est une dévastation. Et cette histoire qui, en dépit de cela, reste très solaire, se termine sur une note amère où June doit se renier pour aimer Gurion.

Ne prendre en compte que cette part solaire, ne présenter qu’elle, aurait été une trahison envers l’univers ! Les choses ne fonctionnent pas comme ça. Pour être tout à fait exact, en ce monde, rien ne marche. Moi aussi, pourtant, je voulais que pour une fois les choses fonctionnent. Mais fluidifier tout ça aurait été… saper l’idée même de Dieu, pour ce que j’en sais ! Gurion est puissant. Il est loyal à Dieu. Dieu est un enfoiré. Voilà. Plus sérieusement : c’était une bête question d’équilibre et de bascule dramatique. Je voulais que l’univers du livre se close sur un effondrement général.

« Un livre, ça doit me briser le cœur »

Il y a dans ton livre beaucoup de références pop (Philip Roth, Natalie Portman, etc.) qui encouragent la critique à le classer parmi les œuvres postmodernes. Qu’en penses-tu ?

C’est d’une banalité effarante ce que je vais dire, mais je me méfie des étiquettes. Les auteurs dont je me sens proche se méfient aussi des étiquettes.

Pour le dire de manière moins cliché : les auteurs que j’admire ont une œuvre mouvante, instable, libérée de tout standard. Les écritures hors normes, les techniques narratives bizarres, ça date de Cervantès. Moi, de manière assez basique, ce que je demande à un livre, c’est de me briser le cœur. Alors si on veut me classer parmi les postmodernes, ça me va, mais j’espère que ça n’exclut pas les larmes.

Pour conclure, l’un de tes livres préférés, qui a eu une influence majeure pour l’écriture des Instructions, Infinite Jest de David Foster Wallace, entre enfin en traduction en France. Tu nous le pitches ?

Je l’ai lu quatre fois. C’est effectivement, je crois, mon livre préféré. On l’a rapproché des Instructions à cause de la multiplicité des notes de bas de pages, des commentaires de commentaires, etc. En fait Infinite Jest est beaucoup plus fragmenté et stratifié. Le contrat de lecture est dès le départ biaisé : on ne sait pas comment appréhender le texte, du coup on cherche à l’unifier, or c’est ce qu’il ne faut pas faire. Ce n’est pas grave de rater des choses, d’en laisser de côté – il y a quand même soixante-dix personnages, peu importe que chaque ramification soit saisie : une fois le livre terminé, l’ensemble s’éclaire, et si ce n’est pas suffisant, on a plaisir à s’y replonger, à le relire différemment. Voilà : c’est un livre qui se laisse lire chaque fois différemment.

 

Adam Levin, Les Instructions, Paris, Inculte, 2011.

* Librairie Atout-Livre

 

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